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La Cour se trouvait à Blois où Mazarin cachait sa tristesse car à Paris, les Frondeurs venaient de lui causer grand chagrin en vendant sa bibliothèque aux enchères.
Il reçut néanmoins avec chaleur le comte de Nissac et la baronne de Santheuil. Tous deux remarquèrent que le Premier ministre, en sa hâte à paraître devant eux, se trouvait fort mal poudré et qu’en outre sa bouche d’un rouge géranium causait curieux effet.
Après les paroles d’usage, Mazarin procéda à un rapide tour d’horizon de la situation qu’il interrompit brusquement pour donner libre cours à son amertume :
— Savez-vous ce qui se dit à l’armée des princes ?… Vous l’ignorez, bien entendu !… On y prétend avec impudence que bien trop longtemps ce pays a été gouverné par une reine espagnole et un Premier ministre italien !… Ils en sont là !… Ils ont osé, moi qui ne fais que penser au royaume quand ces messieurs marchent main dans la main avec nos pires ennemis, des étrangers, ceux-là, qui violent nos frontières et tuent nos soldats !
Toujours très subtil à saisir les atmosphères, Mazarin comprit qu’il perdait son temps ; ni le comte ni la baronne n’étant à convaincre, figurant au contraire en le carré des fidèles parmi les fidèles.
Il changea de sujet :
— Cher Nissac, j’ai besoin de vous partout !… Gaston d’Orléans, qui nous a trahis tient à peu près Paris où vous pourriez faire excellente besogne. Mais je sais de bonne source que le prince de Condé a quitté Agen et, à marche forcée, tente de rejoindre les armées de Nemours et Beaufort. J’ai donc besoin de votre art pour le commandement de l’artillerie royale… Que faire ?
Le comte de Nissac, qui commençait à bien connaître Mazarin, décida d’attendre la réponse qui, pensait-il, ne tarderait pas.
En quoi il ne se trompait point car le Premier ministre reprit bientôt :
— Auriez-vous quelque réticence à marcher contre le prince de Condé qui fut votre chef quand vous commandiez son artillerie ?
— Vous m’avez déjà posé cette question, monsieur le cardinal, et ma réponse n’a pas varié : quand je commandais son artillerie, je n’eus point mésintelligences avec le prince de Condé que j’estimais mais il s’est placé hors de toute légitimité. Je n’ai donc plus d’ordres à recevoir de lui et tournerai mes canons contre ses armées sans qu’il en coûte ni à ma conscience, ni à mon honneur.
Le cardinal se frotta les mains.
— Parfait, parfait !… Nous procéderons ainsi : jusqu’aux premiers jours d’avril, vous commanderez mon artillerie car il n’est point douteux que l’armée royale livrera bientôt combat aux armées des princes. Si nous perdions…
Il se signa rapidement et reprit :
— … La Cour serait capturée tout entière, le roi humilié, moi massacré et je n’ose y penser. Quant à vous, mon cher Nissac, vous seriez tué au combat ou assassiné, ce qui couperait à toute mission ultérieure.
Mazarin donna à son visage un masque tragique de grand effet qui impressionna Mathilde de Santheuil mais laissa Nissac indifférent.
Le cardinal poursuivit :
— Si nous les écrasons, je sais d’intuition divine… et par mes services, que le prince de Condé gagnera Paris. Alors, vous ferez de même.
— Et quelle sera ma mission, monsieur le cardinal ?
— Mais elle ne varie guère, Nissac, toujours la même : désorganisez la Fronde sur ses arrières comme vous le fîtes si brillamment voilà trois ans et… Me trouver de l’or, beaucoup d’or, une autre de vos réussites, souvenez-vous, aux dépens du prince Volterra. Vous agirez bien entendu avec le secret concours du baron de Galand et l’aide de vos Foulards Rouges qui n’attendent que vous et meurent d’impatience de marcher sus à la Fronde.
Le comte réfléchit, visiblement contrarié. Le cardinal prit les devants :
— À quoi pensez-vous ?
— Après trois années, je crains que notre repère de la rue du Bout de Monde ne soit découvert.
Le cardinal sourit.
— La remarque est intelligente, Nissac, je n’en attendais pas moins d’un homme tel que vous. Oui, vous avez raison, la rue du Bout du Monde, il n’y faut point compter, les Frondeurs ont fini par deviner sa destination. Il en est hélas de même pour la maison de la rue Sainte-Marie Égiptienne où mes agents, un couple de fidèles, ont été capturés, pendus, et leurs corps livrés aux chiens. Mais voyez-vous, bien des choses ont changé. Ainsi, l’homme que vous m’aviez recommandé avec empressement, Jérôme de Galand aujourd’hui baron et chef de toutes nos polices, s’est distingué comme un organisateur exceptionnel et je vous conterai plus tard ses prouesses inouïes.
— J’étais persuadé qu’il ne vous pouvait décevoir.
— Si vous saviez, Nissac, combien cet homme est un remarquable policier ! En outre, il vous estime et vous admire. Aussi lui ai-je exposé notre problème et, sachant votre sécurité en jeu, il trouva rapidement bonne et habile résolution.
Le cardinal réfléchit un instant et le comte remarqua que ses mains tremblaient. Mazarin jouait sa vie, et ne l’ignorait pas. Comme il ne pouvait méconnaître le sort de Concini, maréchal d’Ancre et favori de Marie de Médicis : assassiné, le corps du bel Italien fut livré à la populace avinée qui le dépeça, fit griller ses fesses et les dévora lors d’une grande fête barbare, trente-cinq ans plus tôt.
Le cardinal reprit :
— Connaissez-vous, à peu de distance de l’hôtel de Soubise, le très bel hôtel de Carnavalet ?
— Je le connais pour être passé devant sans toutefois m’y arrêter.
— Bien, très bien. Ces grands hôtels du Marais et de l’île de la Cité occupent bonne situation centrale en la ville et la Fronde n’y cherche point querelle aux propriétaires. L’hôtel appartient aux d’Argouges, des spéculateurs dont Florent, qui fut le trésorier de Marie de Médicis. Mais nouvel acquéreur est apparu, Claude Boyslesve, qui s’enrichit dans les fournitures aux armées. Depuis quelques jours, j’ai privilégié sa position et il rentre l’or à plein bras… L’homme sait vivre et, non sans quelque élégance en la manière, très diplomate, m’a fait savoir qu’il aurait grand honneur à m’obliger. J’exposai, toujours par émissaire interposé, que je désirais qu’il conclût d’urgence avec les d’Argouges mais que la vente fût effectuée au nom d’un tiers qui me sert, étant convenu que plus tard, les choses reprendraient ordre véritable et forme régulière. Tout cela étant l’idée de Jérôme de Galand. Comprenez-vous, cher comte ?
Nissac hocha la tête.
— Les d’Argouges vendent à Claude Boylesve en utilisant le nom d’un mandataire à votre service. Je crois comprendre que cet homme vous est loyal, et qu’il ouvrira son bel hôtel à mes Foulards Rouges. Cependant, les gens de la Fronde ne sont point idiots et viendront certainement fourrer leur groin en notre habile affaire.
Le cardinal, en grand amusement, se tapa sur les cuisses comme un enfant préparant un bon tour. Il questionna :
— Sauf… si ?
Ce fut Mathilde, jusqu’ici volontairement silencieuse, qui intervint :
— Sauf si la Fronde n’a rien à y faire.
— Mais pourquoi en serait-il ainsi ? insista Mazarin.
La jeune femme, têtue, répondit en s’efforçant de ne point regarder les lèvres rouge géranium du cardinal qui lui donnaient forte envie de rire :
— Sauf si votre mandataire est lui-même Frondeur !
Le cardinal leva les bras au ciel.
— Merveilleuse Mathilde !… Mais oui, cet homme fut Frondeur, et bien connu comme tel. Mais à la mort de son père qui était, lui, fidèle sujet du roi, il effectua grand revirement, prenant conscience de sa folie et vint me voir sans façon pour mettre son épée au service de notre cause. Une fois encore, sur les conseils de Galand, je demandai à ce Frondeur de ne point révéler ses dispositions nouvelles car il pourrait nous mieux servir en feignant de conserver son attitude précédente favorable aux factieux.
— Qui est-il ? demanda le comte de Nissac.
Le Premier ministre hésita un instant, puis répondit un peu brusquement :
— Il est bien jeune et vous doit la vie : Henri de Plessis-Mesnil, marquis de Dautricourt. Il attend derrière cette porte.
Nissac hocha la tête et le cardinal ouvrit au jeune homme qui entra vivement, salua Mathilde avec déférence et regarda le comte de Nissac en souriant.
— Ah, monsieur !… Peut-être l’avez-vous oublié tant sont multiples vos aventures mais pour ce qui me concerne, il n’est point de jour où je ne me souvienne de cette nuit obscure et glacée où eut lieu ce duel entre les tombes… Il n’est de matin où m’émerveillant de la beauté du monde, ébloui par le bonheur de l’existence, je n’aie pour vous grand sentiment de reconnaissance. Dix fois je fus tenu au bout de votre épée à quelques secondes d’être tué, et toujours vous différiez cet instant. Fol que j’étais, qui croisais le fer avec le chef des légendaires Foulards Rouges.
Il hésita un instant et reprit, toujours d’un ton de passion :
— À quoi dois-je la vie, monsieur : à ma jeunesse ?
— Non, à votre rare bêtise ! rétorqua le comte de Nissac.
Mathilde de Santheuil, le visage soudain empourpré par la colère, posa délicatement sa main sur l’avant-bras du comte :
— A-t-il porté l’épée contre vous ?
Le bouillant marquis ne laissa point au comte le temps de répondre et, s’adressant à la baronne :
— J’ai tenté, madame, et échoué d’affligeante façon !
Mathilde le toisa de haut.
— Je ne vous parle point, monsieur le freluquet.
Puis, au cardinal :
— Votre Éminence, permettez-moi de quitter cette pièce.
Sans attendre la réponse, elle se dirigeait déjà vers la porte lorsque Henri de Plessis-Mesnil, marquis de Dautricourt, la rattrapa, mit un genou en terre et baisa le bas de sa robe.
— Ah, de grâce, madame, ne m’accablez point, je suis bien coupable !
Un long silence succéda à ces paroles, d’autant que le marquis se plaça à genoux tout de bon, tête baissée, l’air accablé.
En bon Italien, Mazarin goûtait fort cette situation qu’il plaçait entre tragique et bouffonnerie. Il se retint même d’applaudir.
Davantage en la pudeur de leur caractère, Mathilde et le comte échangèrent un regard gêné.
Ce fut Mathilde qui mit un terme à cette situation qui risquait de se prolonger tant que le marquis n’aurait point entendu quelque parole apaisante :
— C’est bien, monsieur, relevez-vous. Avec le temps, on vous pardonnera peut-être.
— Ah, merci, madame, vous verrez bientôt qui vous obligez !
Cette fois, n’y tenant plus, le cardinal applaudit tandis que le marquis se relevait et saluait, accentuant involontairement le caractère théâtral de toute cette scène.
— Bravo !… Bravissimo !… lança Mazarin.
Le comte de Nissac attendit quelques instants puis, d’un ton lugubre :
— Pourrions-nous parler des problèmes militaires, monsieur le cardinal ?